Image libre de droits (StockCake, licence CC0), un homme face à un carrefour dans le brouillard

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Au sommaire

Tout au long de cet article vous découvrirez :

  • Pourquoi attendre « d’avoir toutes les infos » est une stratégie qui semble prudente, mais qui coûte cher
  • Ce que la recherche en sciences de la décision dit vraiment de la rationalité humaine
  • La méthode en 5 principes pour arbitrer, même dans l’incertitude
  • La limite honnête de cette méthode : ce qu’elle ne garantit jamais

C’est parti !

L’illusion de l’information complète

Un manager hésite depuis trois semaines à lancer un nouveau processus dans son équipe. Moins de réunions, des rôles plus clairs, un gain de temps évident sur le papier. Mais il attend. Il veut « être sûr ». Il veut « avoir toutes les infos » avant de trancher.

Cette information complète n’arrivera jamais. Pas parce qu’il ne cherche pas assez, mais parce qu’elle n’existe tout simplement pas. Pendant qu’il attend, les réunions inutiles continuent, les projets prennent du retard, et la frustration de l’équipe monte doucement. L’attente a un prix, exactement comme la décision elle-même, sauf que ce prix-là est invisible tant qu’on ne l’a pas nommé.

Ce que confirme la recherche en sciences de la décision

L’économiste Herbert Simon a montré, dès les années 1950, que la rationalité humaine est nécessairement « limitée » (bounded rationality) : personne ne peut connaître toutes les alternatives, ni calculer toutes leurs conséquences. Il a proposé le concept de satisficing (contraction de satisfy et sufficing) : plutôt que de chercher l’option parfaite, on choisit la première option qui dépasse un seuil d’aspiration fixé à l’avance. Ce n’est pas une version dégradée de la rationalité, c’est la seule version qui fonctionne réellement dans un monde complexe.

L’économiste Frank Knight, un peu plus tôt, avait déjà posé une distinction utile entre risque et incertitude : le risque se mesure (on connaît les probabilités), l’incertitude ne se mesure pas (on ne connaît même pas toutes les issues possibles). La plupart des décisions organisationnelles importantes relèvent de l’incertitude, pas du risque, ce qui rend absurde toute attente d’un chiffre de certitude précis avant d’agir.

Enfin, l’autrice et ancienne joueuse de poker professionnelle Annie Duke a popularisé un biais qu’elle nomme le resulting : juger la qualité d’une décision uniquement à partir de son résultat, alors que le résultat dépend aussi de la chance. Une bonne décision peut produire un mauvais résultat. Une mauvaise décision peut, par pur hasard, bien tourner. Confondre les deux pousse à mal évaluer ses propres choix passés, et donc à mal calibrer les prochains.

La méthode en 5 principes, avec un manager comme fil rouge

Schéma des 5 principes pour décider dans l'incertitude
Illustration originale, claudiomarra.com

1. Accepter qu’on ne décidera jamais avec 100 % d’information. Le manager de notre exemple ne saura jamais parfaitement comment ses équipes réagiront, ni quels imprévus surgiront. Ce n’est pas un défaut de préparation, c’est la nature même de toute décision organisationnelle. Chercher l’information complète, c’est souvent chercher une excuse pour ne pas trancher.

2. Distinguer ce qu’on sait, ce qu’on suppose et ce qu’on ignore. Un exercice simple : trois colonnes, « Je sais / Je suppose / J’ignore ». Le manager y inscrit ses données chiffrées réelles (temps perdu en réunions, nombre de projets en parallèle), ses hypothèses (les équipes adopteront le nouveau processus en trois mois) et ses véritables inconnues (l’impact sur la qualité, une résistance cachée). Sans cet exercice, le biais de confirmation transforme discrètement les hypothèses en faits, et l’aversion à la perte pousse à préférer un statu quo confortable à un changement incertain, même quand ce statu quo coûte, lui aussi, très cher.

3. Penser en probabilités, jamais en certitudes. Plutôt que « ça va marcher », le manager formule : « Je pense qu’il y a 60 à 70 % de chances que ça améliore la situation, 20 à 30 % que l’effet soit neutre, 10 % que ça crée plus de problèmes que ça n’en résout. » Cette formulation, inconfortable au premier abord, a un avantage réel : elle permet ensuite de juger la qualité du processus de décision, indépendamment du résultat final obtenu.

4. Regarder la réversibilité et le coût de l’attente. L’ancien PDG d’Amazon Jeff Bezos distingue les décisions de type 1, difficilement réversibles, qui méritent une vraie prudence, et les décisions de type 2, réversibles, où le coût de l’inaction dépasse presque toujours le coût d’une erreur corrigeable. Le nouveau processus du manager n’est pas gravé dans le marbre : il peut le tester sur une seule équipe pilote, l’ajuster, l’arrêter. Deux questions suffisent à trancher : si cette décision se révèle mauvaise, sera-t-il difficile d’y revenir ? Et que coûte, concrètement, chaque semaine d’attente ?

5. Fixer à l’avance le niveau d’information suffisant. Le manager décide, avant même de commencer à chercher : « Je tranche dès que j’ai le retour de 3 équipes pilotes, une estimation chiffrée du gain de temps, et un plan de déploiement sur 3 mois. » Rien de plus. Le chercheur Gary Klein propose un outil complémentaire, le premortem : imaginer que la décision a déjà échoué dans 12 mois, et se demander pourquoi. Cet exercice fait remonter les risques réellement critiques, et évite de collecter des informations qui ne changeraient de toute façon rien à la décision finale.

La mise en garde : le processus ne garantit jamais le résultat

Suivre ces 5 principes ne garantit pas que la décision sera la bonne. C’est précisément le piège du resulting évoqué plus haut : si le nouveau processus échoue à cause d’un imprévu extérieur, un départ clé dans l’équipe, un changement de priorité venu d’ailleurs, ce n’est pas automatiquement le signe d’une mauvaise décision.

La bonne question, six mois plus tard, n’est donc jamais seulement « est-ce que ça a marché ? ». C’est : les hypothèses posées au départ étaient-elles raisonnables ? Le seuil d’information fixé à l’avance a-t-il été respecté, ou a-t-on cédé à la tentation d’en demander toujours plus ? C’est cette discipline du processus, plus que le résultat isolé, qui distingue une décision réellement bien prise d’un simple coup de chance.

Par où commencer, concrètement ?

Avant votre prochaine décision qui traîne depuis plus d’une semaine, prenez cinq minutes pour écrire une seule phrase : « Je tranche dès que j’ai X, Y et Z. » Rien de plus précis n’est nécessaire pour commencer. Le simple fait de fixer ce seuil, par écrit, change déjà la nature de l’attente.

PACT #03, Décider sans tout savoir, couverture de la fiche pratique

Ces 5 principes deviennent une fiche PACT dès le 12 septembre

PACT #03, Décider sans tout savoir, reprend cette méthode sous une forme actionnable, prête à appliquer devant votre prochaine décision qui traîne. CHF 4.65.

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Et vous, avez-vous déjà repoussé une décision en vous disant qu’il vous manquait encore une information, pour réaliser après coup que cette information n’aurait rien changé ? Racontez votre expérience en commentaire : elle pourrait débloquer quelqu’un d’autre qui hésite en ce moment même.

Efficacement vôtre !


Sources citées dans cet article :

Herbert Simon, rationalité limitée et satisficing. Stanford Encyclopedia of Philosophy

Frank Knight, distinction risque/incertitude (1921). MIT News

Annie Duke, le biais de resulting. Thinking in Bets

Jeff Bezos, décisions de type 1 et 2 (2015). Analyse Forbes

Gary Klein, la technique du premortem. Harvard Business Review, 2007